
Moruroa, aussi transcrit en Mururoa et historiquement appelé Aopuni, est un atoll de l’archipel des Tuamotu, situé en Polynésie française. À partir des années 1880 et la colonisation des Tuamotu par la France, l'atoll est exploité pour la production de coprah et de nacre par plusieurs sociétés commerciales basées à Tahiti.
En 1964, Moruroa passe en pleine propriété à l’État français. L'atoll est choisi, avec Fangataufa, pour servir de lieu d’expérimentation des essais nucléaires français. Plusieurs milliers de travailleurs polynésiens et de militaires défrichent l'atoll pour y construire les infrastructures nécessaires (pistes d'atterrissage, bunkers, casernes, etc).
Entre 1966 et 1996, 179 essais d'armes atomiques (bombes H, bombes à neutrons...) ont lieu, en majorité des explosions souterraines sous le récif corallien ou dans le lagon, ainsi que des essais nucléaires atmosphériques. Depuis l'arrêt des essais nucléaire, l'atoll est classé terrain militaire et géré par l'armée française.
Toponymie
En mangarévien, Moru signifie « secret » ou « filet de pêche ». Moru-roa peut ainsi signifier « île lointaine » ou « île en forme de nasse de pêche ».
Géographie

Moruroa est un atoll de 28 km de longueur et 11 km de largeur maximales pour une superficie de terres émergées d’environ 15 km2 situé dans l'archipel des Tuamotu, à 1 250 km au sud-est de Tahiti. L’atoll est composé de plusieurs motus de tailles variées autour d'un lagon central.
D’un point de vue géologique, l’atoll est l’excroissance corallienne du sommet d'un des plus anciens monts volcaniques sous-marins de la chaîne Pitcairn-Gambier. Ce socle volcanique provient du point chaud de Pitcairn, situé à environ 70 km au sud-est de l'île Pitcairn. C'est la cessation de l'activité volcanique il y a entre 11 et 10,5 millions d'années qui a favorisé la construction récifale. La pile sédimentaire sus-jacente au socle volcanique varie en épaisseur de 330 à 570 mètres sous le récif actuel, et de 130 à 230 mètres sous le lagon. Le volcan, d'un volume de 8 514 km3, mesure 3 325 mètres depuis le plancher océanique.
Histoire
Premiers voyageurs européens
La première mention de l’atoll par un Européen est faite par Philip Carteret le quelques jours après sa découverte de l'île Pitcairn. Il baptise l'atoll du nom de Bishop of Osnaburgh Island (île de l’évêque d'Osnaburgh). Le , la baleinière britannique Matilda fait naufrage à proximité de Moruroa où les rescapés, commandés par le capitaine Weatherhead, trouvent refuge et à partir de laquelle ils rejoignent Tahiti en canots de fortune. En , c'est le navigateur français Louis Isidore Duperrey qui visite Moruroa, à bord du navire La Coquille, puis c'est au tour du Britannique Frederick William Beechey de l'aborder le .
Colonisation et exploitation
En 1842, le royaume de Tahiti passe sous protectorat français. Cela concerne également les Tuamotu, mais en pratique les îles restent rarement visitées par des navires européens. Dans les années 1860-1870, les missionnaires catholiques français implantent des cocoteraies dans les différents atolls de l'archipel.
En 1874, le lieutenant de vaisseau Mariot, résident de France aux Tuamotu, rapporte que l'île est inhabitée.
En 1880, le royaume de Tahiti devient une colonie française. Moruroa est rattachée administrativement aux îles Gambier et devient une terre domaniale. En 1917, Moruroa devient l'une des deux circonscriptions d'état-civil des Gambiers (avec Marutea Sud)
En 1874, la Société Océanienne signe un bail de 99 ans sur Moruroa pour l'exploitation du coprah. Un cyclone ravage l'île et sa cocoteraie en 1906. Le bail est repris en 1910 par la Société Française des Cocoteraies des Tuamotu. En 1928, la concession de l'atoll passe sous le contrôle de la Compagnie immobilière et agricole de l'Océanie. Les travailleurs sont des habitants des îles alentours, acheminés par les sociétés commerciales pour planter les cocotiers et effectuer les travaux agricoles importants, tandis qu’un petit nombre de travailleurs réside sur place de manière permanente pour la récolte. Le coprah est ensuite exporté à Tahiti à bord de navires.
L'île est rattachée à la commune de Tureia jusqu’en 1964[réf. souhaitée].
Moruroa et Fangataufa appartiennent en pleine propriété à l’État français depuis 1964. Malgré le vote en 2012 par le Sénat d’une proposition de loi proposant leur rétrocession à la collectivité de Polynésie française, le gouvernement Ayrault n’inscrit pas ce texte à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.
Essais nucléaires


Choix du site et construction d'infrastructures
En 1964, l’assemblée territoriale de Polynésie cède gratuitement à l’État français Moruroa et Fangataufa, déjà occupés par l’Armée, par une délibération précisant: « Au cas de cessation des activités du centre d'expérimentation du Pacifique, les atolls de Moruroa et de Fangataufa feront d’office retour gratuit au domaine du territoire dans l’état où ils se trouveront à cette époque, sans dédommagement ni réparation d’aucune sorte de la part de l’État. Les bâtiments qui s’y trouveront édifiés à cette même époque, ainsi que le matériel laissé sur place, deviendront la propriété du territoire, sans indemnité. »
Ce site présentait des critères alors jugés adaptés pour y tester des armes nucléaires: lieu éloigné et désertique, ne présentant qu'une faible densité de population (moins de 2 300 habitants dans un rayon de 500 km et moins de 5 000 dans un rayon de 1 000 km), venté avec un régime de vents dirigeant le nuage radioactif vers 6 000 km d’océans réputés déserts. Les deux atolls sont classés terrain militaire en 1964 puis en zones protégées de défense nationale.
De nombreuses infrastructures militaires sont construites sur l'atoll, notamment deux pistes d'atterrissage et des logements pour 2 000 personnes. Plusieurs milliers de travailleurs polynésiens sont recrutés pour défricher l'atoll et construire les bâtiments. En 1966, à Moruroa et Fangataufa, 2 millions de m3 de terrain sont nivelés et 100 000 m3 de béton sont coulés. Des blockhaus de plusieurs dizaines de milliers de tonnes sont érigés pour servir de centre d'enregistrement et de relevés, capables de résister aux explosions.
Essais nucléaires à Moruroa
Le premier des 179 essais effectués au total à Moruroa est réalisé le .
Moruroa a servi de lieu d’expérimentation à 179 essais nucléaires français, parmi lesquels 42 essais nucléaires atmosphériques, dont 7 bombes H et 3 tests de sécurité à puissance nulle, ainsi que 137 essais nucléaires souterrains, dont 7 bombes à neutron (à fusion nucléaire), assortis de 7 tests de sécurité à puissance nulle. Parmi les essais nucléaires souterrains, 77 ont eu lieu sous la couronne corallienne et 50 sous le lagon.
Image externeEssai nucléaire Licorne le 3 juillet 1970 à MoruroaL’atoll de Fangataufa, distant de 45 kilomètres, a connu 14 essais nucléaires, ce qui fait un total de 193 essais nucléaires en Polynésie française.
Oppositions
Les essais nucléaires français suscitent des inquiétudes et des oppositions locales et internationales. En , le voilier Fri (« liberté » en danois), parti de Nouvelle-Zélande, se dirige vers Moruroa pour protester contre les essais nucléaires. Il est arraisonné par la marine française le . Le , le Rainbow Warrior, un bateau de l’organisation écologiste Greenpeace en route vers l’atoll, est coulé à Auckland en Nouvelle-Zélande par des agents des services secrets français, causant la mort du photographe portugais Fernando Pereira et provoquant le scandale de l’affaire du Rainbow Warrior.
Alors que la France observe depuis plusieurs années un moratoire sur les essais nucléaires, le nouveau président français Jacques Chirac autorise en 1995, une dernière campagne d’essais, avant la ratification du traité d’interdiction complète des essais nucléaires. Ces essais ont pour objectif de valider différents modèles permettant des simulations ultérieures en laboratoire. Ils provoquent une vive campagne internationale de protestations allant jusqu’au boycott, avec en pointe les pays d’Océanie et des organisations internationales, dont Greenpeace. Cette campagne d’essais nucléaires prend fin l’année suivante.
Conséquences
Retombées radioactives
L’évolution de la géologie et de la radioactivité de l’atoll est depuis surveillée attentivement par l’armée française. Une étude de l'Inserm menée de 2002 à 2005 affirme dans sa conclusion que « les essais nucléaires réalisés par la France ont très probablement accru le nombre de cancers de la thyroïde, mais ceci de manière très limitée »L'étude principale est intitulée « Les dossiers de Moruroa » (2021); il s'agit d'une enquête menée pendant deux ans par Disclose, Interprt et le programme « Science & Global Security » de l'université de Princeton, s'appuyant sur environ 2 000 documents militaires français déclassifiés. Ses principales conclusions sont les suivantes:
Entre 1966 et 1974, la France a mené 41 essais nucléaires atmosphériques en Polynésie française, exposant les populations locales à des retombées radioactives. L'étude conclut qu'environ 110 000 personnes, soit 90 % de la population de la Polynésie française à l'époque, auraient pu recevoir des doses supérieures à 1 mSv par an, et que les estimations gouvernementales des doses effectives reçues par la population ont été sous-estimées d'un facteur compris entre 2 et 10.
Les indemnisations ont été extrêmement limitées: seuls 63 civils polynésiens, hors militaires et sous-traitants, ont reçu une indemnisation en 2021.
En outre, selon le Conseil économique, social et culturel de la Polynésie française (en 2006), ils ont « causé une déstabilisation des flancs de l’atoll de Moruroa » et « des fuites d’éléments radioactifs des cavités-cheminées, notamment du tritium, se sont produites et continuent de se produire ». Vers 2009, les sous-sols de Mururoa et de Fangataufa recèleraient près de 500 kg de plutonium. Pour le chef du département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires (DSCEN), même si ces atolls ne présentent pas de danger, « il n’est pas souhaitable de [les] rendre au public, pour des raisons simples de contention » du plutonium, qui est accessible. Les deux atolls devraient être considérés comme des sites de stockage de déchets nucléaires.
Fragilisation géologique
Les essais nucléaires souterrains ont été réalisés en creusant des puits à une profondeur variant de 500 à 1100 mètres. Les différentes explosions ont fragilisé la structure de l'atoll, provoquant des failles et des affaissements de terrain. Le , l'essai souterrain Tydée, d'une puissance de 112 kilotonnes, entraîne l'affaissement d'une partie du récif corallien (plusieurs dizaines de millions de m3 de calcaire); un tsunami de deux mètres de haut se forme et blesse trois travailleurs.
Un système de surveillance de la falaise récifale, Telsite, est mis en place dans les années 1980; il est modernisé en 2018 et baptisé Telsite 2. Néanmoins, des élus polynésiens comme Richard Tuheiava et des militants de l'association Mororua e Tatou dénoncent la lente transmission des informations aux populations des îles voisines (comme Tureia): les relevés de Telsite 2 sont transmis en temps réel à un centre du Commissariat à l'énergie atomique de Bruyères-Le-Châtel, situé en France métropolitaine en région parisienne; ensuite au ministère de la Défense à Paris puis au Haut-commissariat de la République en Polynésie française à Tahiti. Ce n'est qu'ensuite que les alertes sont transmises aux autorités locales.
Biodiversité
Des études ont comptabilisé les poissons du lagon de l'atoll en 1990 et 1996, pour mesurer l'impact des bombes ayant explosé à l'intérieur du lagon. Les populations de poissons connaissent une forte mortalité suite aux essais nucléaires, mais leur population se reconstitue en quelques années, et « leur habitat [est] par ailleurs non dégradé par ce type d'expérimentation ». Dans les années 2000, la radioactivité est mesurée régulièrement sur l'atoll par le Département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires.
Économie
L'atoll appartenant à l'Armée française comme base militaire, il n'y a pas d'économie à proprement parler, aucun commerce ou production économique ne s'y déroule.
